Vittel, le vent tourne en défaveur de Nestlé

Va-t-on vers la fin de la privatisation de la nappe de Vittel par Nestlé ? L’État vient en effet de mettre un coup d’arrêt à la voracité de la multinationale.

6 OCTOBRE 2019 PAR ROBERT SCHMIDT (WE REPORT) ET ALEXANDER ABDELILAH

Le boulet a été tiré le 2 octobre au matin par la préfecture des Vosges. Dans un communiqué laconique, elle a annoncé retirer son soutien au projet de construction d’un pipeline, pourtant déjà bien avancé. « Une solution alternative fondée sur l’optimisation des ressources locales » sera soumise à une concertation locale « dans les semaines à venir », peut-on y lire. Sollicitée pour des précisions, la préfecture n’a pas donné suite, laissant la liste de questions envoyée mercredi soir par Mediapart, sans réponse.

Le projet controversé de construire des kilomètres de pipeline pour plusieurs dizaines de millions d’euros visait à acheminer de l’eau potable aux Vittellois depuis une nappe dans laquelle s’approvisionnent des communes alentour, à une quinzaine de kilomètres de là. Le but ? Ménager la nappe phréatique des GTI (Grès du Trias inférieur), dont le niveau inquiète les spécialistes, et permettre à Nestlé de continuer à y pomper en tout tranquillité son eau commerciale. Officiellement, l’État se retire de ce marasme, car « sa mise en œuvre technique pouvait paraître incertaine ».

Le directeur de l’Agence de l’eau, établissement public du ministère de la transition écologique chargé de « protéger les ressources en eau et les milieux aquatiques », confirme cet enterrement de première classe. « La CLE [commission locale de l’eau] a malgré tout bien fonctionné mais il y a ce blocage. On a constaté que le scénario n’obtenait pas de consensus », euphémise-t-il. 

La nouvelle stratégie offensive de l’Agence, dont le conseil d’administration est composé de représentants de la société civile, des collectivités et de l’industrie, devra être validée par un vote interne le 18 octobre. « Ce n’est pas seulement une formalité, prévient le directeur, il y a différents groupes de pression. » Il reconnaît aussi une prise de conscience tardive : ce n’est en effet qu’à l’été 2018 que l’Agence a émis pour la première fois « des réserves » et refusé de participer au financement du projet de pipeline, déjà dans les tuyaux depuis plusieurs années.

Aujourd’hui, le ton a radicalement changé. C’est une reprise en main pure et simple du processus local de décision que l’Agence de l’eau entend mener : « On intervient quand il y a un intérêt de démocratie locale. Heureusement, cela n’arrive pas souvent », souligne son directeur. Un vrai désaveu pour la CLE, normalement compétente en la matière, prise dans la tourmente depuis l’annonce récente d’un procès contre son ancienne présidente, Claudie Pruvost, pour prise illégale d’intérêts en faveur de Nestlé.

Plus inquiétant encore pour le minéralier suisse : des forages accordés par la préfecture des Vosges à la firme pourraient bientôt être annulés par les pouvoirs publics. Une manière forte que l’Agence de l’eau confirme envisager comme une « possibilité », en rappelant qu’il s’agit là de la compétence de la préfecture. Sans l’évoquer explicitement, le communiqué de cette dernière ne ferme pas non plus la porte à une telle solution. 

Chez les opposants historiques au projet rassemblés au sein du Collectif eau 88, l’heure est au soulagement. « Nous resterons vigilants, certes, mais nous entrons dans une autre phase. Désormais, tout le monde va devoir faire des efforts », se réjouissent les porte-parole Bernard Schmitt et Jean-François Fleck.

Le changement radical de ton de la part des autorités ne peut faire oublier que c’est bien l’État qui a accompagné et même taillé sur mesure cette proposition de pipelines pour Nestlé. Un témoignage exclusif que nous avons recueilli révèle que l’étude géologique menée en 2014 sur les déficits de la nappe des GTI, et qui a légitimé le scénario du pipeline, a été orientée par l’État de manière à préserver les intérêts de l’entreprise suisse. 

Officiellement, l’objectif de l’étude était de trouver des portes de sortie à cette crise écologique potentielle. Un haut cadre du BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières), qui a suivi cette étude de près, assure au contraire que la priorité était de protéger les intérêts de la firme helvète : « L’État nous a dit d’étudier tous les scénarios, à l’exception du scénario industriel », assure-t-il. Ce « scénario industriel » est celui qui imposerait aux grandes entreprises du territoire – en premier lieu Nestlé – de réduire leur consommation.

Dans l’étude, la raison avancée pour l’exclusion des grandes entreprises du champ de recherche est tout autre : les « données économiques » les concernant seraient « insuffisantes », peut-on y lire. Un peu plus loin, il est simplement rappelé que les industriels « sont dans des phases de croissance de leur activité économique »

En coulisses, toujours selon ce cadre du BRGM, le son de cloche aurait été bien plus clair : « On nous a demandé d’étudier les scénarios les moins douloureux vis-à-vis de l’emploi. Dans d’autres cas, ça se fait différemment, avec une approche plus globale. » Un fait que le BRGM ne cache pas dans son rapport final publié en mars 2014. Dans ce document inconnu du grand public, on peut lire que « le comité technique de l’étude[composé notamment de représentants de l’État – ndlr] n’a pas souhaité considérer d’économie d’eau pour les industriels (Nestlé Waters et la Fromagerie de l’Ermitage) dans les scénarios d’action ». D’un point de vue écologique, cette protection par l’État d’acteurs responsables de plus de la moitié de la consommation en eau sur le secteur de la nappe le plus en péril laisse songeur.

Autre fait troublant, cette étude cruciale pour l’avenir de l’approvisionnement en eau de la région a été menée en partenariat avec une association pourtant réputée proche de Nestlé : la Vigie de l’eau. Aujourd’hui poursuivie devant le tribunal correctionnel de Nancy pour prise illégale d’intérêts aux côtés de l’ancienne présidente de la CLE, à la suite d’un signalement par Marcel Claude, administrateur de l’ONG Anticor, la rénovation de ses locaux avait même été financée par Nestlé à hauteur de 300 000 Euros. C’est sur cette étude biaisée que s’appuiera la CLE pour légitimer et faire valider le projet de pipeline.

Dans un communiqué publié quelques heures après le revirement de la préfecture, la multinationale semble faire profil bas : « Nous tenons dès à présent à réaffirmer notre engagement à contribuer à toute solution pérenne pour préserver la ressource en eau sur la nappe GTI et l’avenir du territoire aux côtés de l’ensemble des acteurs concernés. Nous avons toujours privilégié une approche concertée et collective. Ce sera encore le cas dans les prochaines semaines », y déclare Sophie Dubois, patronne de Nestlé Waters France. Quelques lignes plus loin, Nestlé n’hésite pas à reprendre son argumentaire écolo maison, assurant avoir baissé ses prélèvements sur la nappe des GTI « de 26 % depuis 2010 ».

En réalité, l’entreprise poursuit une stratégie parallèle d’augmentation de ses prélèvements dans une autre nappe d’eau potable, plus superficielle. Ce tour de passe-passe du mastodonte suisse coûte cher aux communes qui puisent leur eau potable dans cette seconde nappe. La commune de Ligneville, par exemple, a ainsi fait venir 40 000 euros d’eau en camions-citernes l’an passé, car la nappe dans laquelle elle forait aux côtés de Nestlé s’était asséchée. Si la préfecture poursuit sa nouvelle stratégie et suspend certains des forages accordés par le passé, la multinationale suisse devrait entièrement revoir sa copie et son plan de communication.

Signe que les temps changent dans les Vosges, des élus ruraux ont décidé de briser la loi du silence. Leur opposition à Nestlé et au projet de pipeline avait valu des menaces à certains d’entre eux. Plusieurs maires frondeurs nous ont confié avoir été intimidés en plein conseil général par un président très remonté : « La récréation est terminée ! », les aurait-il tancés. En cause ? La « mauvaise image de la ville pour le tourisme » que donneraient les maires récalcitrants en critiquant le projet de pipeline. Plus étonnant : il leur aurait reproché, par leur activisme, de contribuer à la chute des ventes de Nestlé en Allemagne.

Alors que le vent semble tourner pour l’empereur suisse de l’eau, ces élus locaux rappellent qu’ils ne se battent pas seulement contre un projet ou une entreprise, mais pour assurer des ressources en eau aux générations futures. Dans la bataille homérique du pipeline, Nestlé a considérablement abîmé son image de marque. Les ventes de ses eaux minérales ont d’ailleurs chuté à l’international de quelque 10 %. Rien que pour le marché allemand, les ventes ont chuté de plus de 40 % en quelques mois, comme nous l’ont confié plusieurs sources au sein de l’entreprise. 

Pour ce salarié de Nestlé Waters qui désire rester anonyme, son entreprise est à un tournant : « L’ambiance n’est plus la même, tout le monde a peur. » Une menace réelle plane sur les emplois, alors que la firme suisse poursuit déjà une politique à marche forcée de modernisation des usines et de plans sociaux à répétition.

À Vittel, première victoire contre Nestlé

le 3 octobre – reporterre.net

Va-t-on vers la fin de la privatisation de la nappe de Vittel par Nestlé ? L’État vient en effet de mettre un coup d’arrêt à la voracité de la multinationale.

L’Agence de l’eau et l’État ont ainsi appelé à abandonner le principe des transferts d’eau via des pipelines autour de Vittel, a-t-on appris ce mercredi 2 octobre. Ces transferts controversés visaient à réduire le déficit de la nappe profonde de Vittel, surexploitée. Un projet au détriment des habitants, au bénéfice de la multinationale Nestlé, principale responsable de l’épuisement des ressources en eau, comme l’avait raconté Reporterre. Après s’être montrées inflexibles, les autorités ont donc changé de ton : l’État et la préfecture des Vosges ont appelé à examiner une « solution alternative », d’après Vosges Matin.

Contacté par Reporterre, Bernard Schmidt, du collectif Eau 88 s’est réjoui de ce « revirement » : « L’Agence de l’eau Rhin-Meuse a pris en compte la plupart de nos demandes, en abandonnant le projet des forages et des transferts d’eau et en rappelant que la priorité doit être l’approvisionnement des habitants par des ressources à proximité de Vittel. » Ce qui implique de remettre en cause le quasi-monopole dont bénéficie actuellement Nestlé sur les nappes souterraines de Vittel.

L’Agence de l’eau a également réaffirmé que l’objectif restait bien la stabilisation de la nappe des grès d’ici 2021, ainsi que sa reconstitution. « Donc il va bien falloir demander à Nestlé et à la fromagerie de l’Ermitage [autre grosse industrie locale] de réduire significativement leurs prélèvements en eau », traduit M. Schmidt.

D’après le militant, « cette avancée est le résultat de quatre années de lutte locale » : « La médiatisation, la judiciarisation [une élue est poursuivie pour prise illégale d’intérêt], et l’internationalisation de notre combat contre Nestlé [avec des échos au Canada, au Brésil] ont permis de remettre en cause le système Nestlé », a-t-il souligné.

Le collectif Eau 88 a déclaré « rester vigilant » et a notamment demandé un moratoire sur tous nouveaux forages dans les nappes.

Source : Reporterre

Nestlé va prélever encore moins d’eau

Alors que l’année n’est pas terminée, Nestlé Waters France annonce à Vosges Matin que l’entreprise a déjà atteint ses engagements concernant la diminution des prélèvements en eau de la marque « Vittel Bonne source ». Une eau puisée dans le secteur déficitaire de la nappe des GTI.

LE 07/10/2019 – www.vosgesmatin.fr/

Sophie Dubois, la directrice générale de Nestlé Waters France : « Depuis 2010, toute nappe confondue et toute marque confondue, nous avons baissé nos prélèvements de 14 %. »

https://www.sauvonslaforet.org/petitions/1138/nestle-stop-a-la-folie-de-leau-a-vittel

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