Lubrizol : l’hallucinant rapport rédigé par l’assureur

À Rouen, l’incendie de l’usine Lubrizol aurait-il pu être évité ?

“Je suis atterré, cela montre que cette tragédie était évitable”

« C’était écrit. » L’expression presque consacrée semble plutôt bien s’appliquer à l’incendie de l’usine d’hydrocarbures de Lubrizol, à Rouen.

Tout était écrit noir sur blanc. Les responsables de l’usine Lubrizol classée Seveso à Rouen savaient et connaissaient les risques selon un rapport révélé par nos confrères du Monde et de Mediapart. Deux experts de la société, spécialisée dans la prévention des risques, avaient effectué une visite du site Seveso le 23 septembre, soit trois jours avant l’incendie. 

Dans ce document, de nombreux manquements avaient été pointés. Les deux experts qui ont visité le site de Rouen début septembre dressent un rapport qui est absolument accablant : « Lors d’un incendie, les conteneurs intermédiaires en plastique (IBC) fondraient rapidement et le liquide combustible et/ou inflammable se répandrait sur le sol, créant comme un grand feu de piscine. En raison de l’insuffisance d’espace de séparation et du manque de systèmes de confinement et de drainage adéquats, ce feu se propagerait rapidement à l’ensemble du bâtiment A5, entraînant sa destruction totale, et pourrait même s’étendre aux bâtiments environnants. Ce qui pourrait conduire à l’arrêt des activités d’enfûtage du site pendant plusieurs semaines ou mois avant qu’une solution temporaire ne soit trouvée. »

C’est presque exactement ce qu’il s’est passé le 26 septembre 2019, à partir de 3h du matin. Les pompiers ont dû faire face à un gigantesque incendie, les pieds dans des coulées de liquides chimiques.

Des manquements depuis 2014

« En raison de l’insuffisance d’espace de séparation et du manque de systèmes de confinement et de drainage adéquats, ce feu se propagerait rapidement à l’ensemble du bâtiment A5, entraînant sa destruction totale, et pourrait même s’étendre aux bâtiments environnants », continuait le rapport. Encore une fois, ils ne s’étaient pas trompés puisque effectivement, c’est bien cet entrepôt A5 qui a été ravagé par les flammes.

Le rapport s’inquiétait aussi de la performance des « sprincklers », ces sortes de douches censées projeter de l’eau sur les conteneurs, et recommandait l’utilisation de conteneurs en métal, à moins de 15 mètres du bâtiment.

Autant de failles que la justice a également fait le constat après la catastrophe. Contacté par Le Monde, Lubrizol assure que « les équipements du site de Rouen étaient, le jour de l’incendie, conformes à la réglementation en vigueur » et avoir investi massivement pour prévenir les risques. D’après le quotidien du soir, il s’avère pourtant que chaque rapport annuel depuis 2014 pointait exactement le même type de manquements.

En novembre, l’usine Lubrizol avait fait savoir qu’elle souhaitait reprendre partiellement ses activités le plus rapidement possible. Mais suite à un nouveau problème, l’usine n’a pas pu redémarrer. 

La propagation d’un incendie faisait partie des risques soulevés par les assureurs de l’usine
Photo : France Télévisions/ E. Partouche

“Lubrizol n’a pas tenu compte de ce rapport des assureurs qui décrivaient un scénario-catastrophe, et qui malheureusement a été réalisé”, a expliqué ce samedi sur franceinfo Gérald Le Corre, responsable de la santé au travail à la CGT en Seine-Maritime. Ce dernier s’est procuré le rapport de FM Global, assureur de Lubrizol, dont les conclusions ont été révélées vendredi par Le Monde

Des fûts de produits Lubrizol après l’incendie
Photo : O. Flavien/France Télévisions

Le point de vue du groupe américain. 

Un site “en conformité” selon la direction

Dans un communiqué publié vendredi 7 février, la direction de Lubrizol a réagi en indiquant que “le site de Rouen, y compris tous les équipements, étaient en conformité avec la réglementation en matière de santé, sécurité et environnement au moment de l’incendie”. 

“Des axes d’amélioration et les mesures correctives sont menés très régulièrement et conduisent à des investissements, pour la sécurité (HSE), de l’ordre de 8 millions d’euros par an uniquement sur le site rouennais.” 

“Les équipements du site de Rouen étaient, le jour de l’incendie, conformes à la réglementation en vigueur ». Le groupe précise avoir « investi plus de 100 millions d’euros dans le domaine de la sécurité »

L’usine Lubrizol de Rouen, classée Seveso seuil haut, avait été autorisée l’année dernière à augmenter la quantité de produits polluants stockés. Le 26 septembre, vers 2h30, une partie de l’usine et trois bâtiments de l’entreprise contiguë, Normandie Logistique, avaient été ravagés par un incendie, qui avait provoqué un panache de fumée noire de 70 km de long. Le sinistre n’a pas fait de victime. Au total, 9 505 tonnes de produits, en majorité chimiques, avaient brûlé.

 C’est toute une culture du secret industriel, de l’opacité bureaucratique et de l’inertie administrative qui se retrouve bousculée par l’incendie de Lubrizol. Malgré les dénégations officielles, il est frappant de constater à quel point l’accident était prévisible. Mais ces informations sont restées confidentielles, retenues dans l’espace privé des relations commerciales entre Lubrizol et son assureur. 

Entretien du 07/02/2020 avec Simon de Carvalho, président de l’Association des sinistrés de Lubrizol. Pour RT France, il s’exprime sur la révélation du rapport de la compagnie d’assurance du groupe Lubrizol, qui avait été remis à l’entreprise trois jours avant l’incendie de son usine à Rouen.

Association des Sinistrés de Lubrizol 

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Mise à jour : Incendie au sein de l’entreprise Lubrizol

http://www.seine-maritime.gouv.fr/Actualites/Lubrizol/Chronologie-des-publications/Mise-a-jour-Incendie-au-sein-de-l-entreprise-Lubrizol

Portrait

Isabelle Striga, dans le brasier de Lubrizol

Aux commandes de Lubrizol France, Isabelle Striga a montré sa force de caractère dans la gestion de l’incendie du 26 septembre dernier. Portrait.

Par Claire Garnier Publié le 17 janv. 2020

Son coeur s’était mis à cogner, cette nuit-là, vers 4 heures, alors que, au volant de sa voiture, elle découvrait les flammes et l’épaisse fumée noire qui s’élevaient de l’usine Lubrizol.  Depuis, le site de Rouen a redémarré partiellement. Et, à 52 ans, Isabelle Striga se dit qu’elle vient de « vivre plusieurs années en trois mois » depuis l’incendie qui, le 26 septembre, a ravagé les entrepôts de stockage de son usine et de Normandie Logistique. Seule nouvelle apaisante : aucun blessé.

Mais, pour la directrice générale du chimiste en France, des difficultés perdurent. Alors que l’enquête judiciaire sur les causes de l’incendie est toujours en cours, l’arrêté préfectoral autorisant l’usine à reprendre, en partie, sa production a été attaqué le 9 janvier devant le tribunal administratif de Rouen.

C’est cette femme, à l’élégance naturelle, jean, blazer, qui incarne, aux côtés du PDG Frédéric Henry, la direction opérationnelle de Lubrizol, où elle a été embauchée, en sortant de l’Ecole nationale supérieure des industries chimiques de Nancy, il y a vingt-six ans. Avec, en poche, son diplôme d’ingénieure en génie des procédés, elle a gravi les échelons jusqu’à diriger, dès 2018, outre la France, la production d’additifs pour l’Europe, le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Inde de cette société de Warren Buffett.

« Ce qui s’est passé le 26 septembre est le contraire du sens que j’ai donné à ma vie professionnelle, confie Isabelle Striga, qui a piloté, de 2014 à 2018, la division « qualité, hygiène, sécurité, environnement » pour la zone EMEA. J’ai toujours fait en sorte que nous ayons le moins d’impact environnemental possible ».

La nuit de l’incendie, l’urgence sera de sélectionner les équipements à protéger pour éviter un accident chimique tout en préservant les pompiers. Avant de rejoindre le « centre opérationnel de commandement » de la préfecture, dans le bruit assourdissant des fûts d’additifs pour huiles de moteur qui éclatent ou des bouteilles de gaz des chariots élévateurs qui explosent.

Maîtrise émotionnelle

Pour cette usine classée « Seveso seuil haut », le préfet a déclenché le plan particulier d’intervention . Et Isabelle Striga sera « le lien officiel entre les services de l’Etat et l’entreprise ». « Il ne fallait pas flancher. Mais, dans ces moments-là, on met en place des mécanismes de protection : dans la voiture, je n’écoutais pas les informations mais de la musique », note cette mère de famille, discrète sur sa vie privée. On saura juste que cette très bonne élève a grandi à Colmar, auprès d’un père fonctionnaire fiscal engagé dans la vie associative et d’une mère investie dans le soutien scolaire bénévole.

Laurent Bonvalet, directeur de l’usine de Rouen, pointe son « sens de la pédagogie » et sa « maîtrise émotionnelle » quand elle a dû, par exemple, répondre, le premier jour, aux demandes pressantes de la Direction régionale de l’environnement concernant les produits qui avaient brûlé : « Je travaillais avec la 4G de mon téléphone, notre liste Excel des produits était inexploitable et les 469 fiches de données de sécurité trop lourdes pour un transfert par mail ! », dit celle qui a fourni les données, plus tard, sur clef USB.

 Je ne l’ai jamais vue une seule fois se mettre en colère », ajoute Laurent Bonvalet. Dans l’usine, les opérateurs l’appellent souvent par son prénom, à l’image de Corinne Adam, représentante du personnel : « Isabelle ne prend pas trente-six chemins pour dire les choses. Elle est cash mais toujours à l’écoute. Elle a une force de caractère énorme. »

Derrière l’armure, on sent toutefois l’indignation poindre. Elle évoque un « tsunami de contre-vérités dans les médias et les réseaux sociaux », concernant les dangers de l’incendie pour la santé. « Je pensais, en personne rationnelle, que les résultats d’analyses et de prélèvements dans les fumées, l’air, le sol, l’eau, le lait et les végétaux, avec des seuils inférieurs aux normes, seraient compris par la population ! » Elle n’était pas préparée, non plus, au « déferlement de haine contre l’entreprise et ses salariés » sur les réseaux sociaux. Depuis, elle s’est remise à courir, histoire de « retrouver du souffle ».

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