Rui Pinto se décrit comme un grand amateur de football

LES LEAKS de Rui Pinto ICI

Rui Pinto

Les Football Leaks, c’est lui. Rui Pinto, citoyen portugais de 30 ans, alias « JOHN »

Mis à jour le 1er septembre 2019

FOOTBALL LEAKS, SAISON 1

Après les Panama Papers, voici Football Leaks. Une enquête de sept mois basée sur 18,6 millions de documents fournis au quotidien allemand Der Spiegel accuse des stars de la planète foot dont Cristiano Ronaldo, José Mourinho et l’agent Jorge Mendes d’avoir dissimulé plus de 188 millions d’euros aux services fiscaux. Les chiffres donnent le tournis, et cela ne fait que commencer : les révélations, menées par Mediapart en France, vont s’étaler sur trois semaines. Voici l’essentiel à retenir.

Les accusations
Un « système de dissimulation fiscale et de blanchiment »

www.20minutes.fr – Publié le 03/12/16

L’accusé au cœur du système, c’est l’agent le plus puissant du monde, le portugais Jorge Mendes. Selon l’enquête de Football Leaks, Mendes a permis a sept de ses clients de dissimuler 188 millions d’euros « via un réseau de sociétés écrans et de comptes offshore en Irlande, aux îles Vierges britanniques, au Panama et en Suisse », indique Mediapart. La liste complète : Cristiano Ronaldo, José Mourinho, James Rodriguez, Radamel Falcao, Ricardo Carvalho, Fabio Coentrao et Pepe. Vendredi matin, la société de Jorge Mendes, Gestifute, l’a assuré via un communiqué, Ronaldo et Mourinho respectent « pleinement leurs obligations fiscales vis-à-vis des autorités espagnoles et britanniques ». Selon Football Leaks, l’international allemand Mesut Özil a également été épinglé. Il aurait fait l’objet d’un redressement fiscal de 2 millions d’euros.

Ronaldo, a lui seul, est accusé d’avoir caché 150 millions d’euros de revenus de sponsoring dans des paradis fiscaux depuis 2009. Selon Football Leaks, l’attaquant portugais n’a payé que 5,6 millions d’impôts, soit un taux d’environ 4 %. On rappelle que cet été, Leo Messi avait écopé de 21mois de prison avec sursis et d’une amende de 1,5 million d’euros pour avoir évité le paiement d’un peu plus de 4 millions d’euros au fisc.

18,6 millions de documents et 1.900 Go de données

Il s’agit de la plus grande fuite de données de l’histoire du sport : 18,6 millions de documents et 1.900 Go de données ont été fournis au quotidien allemand Der Spiegel. C’est plus que les 11,5 millions de documents des Panama Papers. Le journal les a partagés avec le réseau European Investigative Collaborations, un collectif regroupant 12 médias européens, dont Mediapart en France, Le Soir en Belgique, El Mundo en Espagne et le Sunday Times au Royaume-Uni.

Qui se cache derrière Football Leaks ?

A l’origine, il y a un site Internet, qui fait trembler la planète foot depuis septembre 2015. Il a notamment révélé les dessous des contrats et des transferts de Gareth Bale, James Rodriguez et Anthony Martial. Le club néerlandais du FC Twente a, lui, été banni de toutes compétitions européennes pour trois ans après les révélations de Football Leaks sur un contrat illégal passé avec le fonds d’investissements Doyen Sports. Derrière le site, on trouverait plusieurs administrateurs portugais et des serveurs basés en Russie. En février dernier, Der Spiegel avait rencontré un certain John (pseudonyme). Ce dernier jure qu’il n’est pas un hacker mais ses déclarations restent très ambiguës : « Nous avons des sources très sérieuses. Cependant, certaines de nos sources ne savent pas qu’elles sont nos sources. » Le cabinet d’avocats espagnol Senn Ferrero, qui défend Ronaldo et les autres joueurs du système Mendes, affirme d’ailleurs que les données sont issues d’un piratage informatique dont il a été victime.

Des « whistleblowers » ou des maîtres chanteurs ?


Les Gagnants 2019 du prix GUE / NGL pour « Les Journalistes, Lanceurs d’alerte et Défenseurs du Droit à l’information» sont :
Julian Assange, fondateur de WikiLeaks et actuellement en garde à vue au Royaume-Uni. Il a été expulsé de l’ambassade équatorienne la semaine dernière et se bat contre son extradition aux U.S.A. 
Yasmine Motarjemi, ancienne vice-présidente et lanceur d’alerte sur les manquements en matière de sécurité alimentaire chez Nestlé.
Rui Pinto, Lanceur d’alerte des Football Leaks, actuellement détenu au Portugal en raison d’un mandat d’arrêt.

John jure au Spiegel qu’il est un « fan » de foot mais qu’il veut « que le monde ouvre les yeux ». « La planète football est devenue une vaste organisation criminelle », selon lui. Mais derrière cette posture de Robin des Bois, Football Leaks est accusé d’une tentative de chantage et d’extorsion. Selon des emails consultés par le Mirror, un homme se présentant comme Artem Lovuzov (sans doute un pseudo, on ignore si John et ce dernier sont en fait la même personne) a contacté le patron de Doyens Sports, suggérant qu’une « donation généreuse comprise entre 500.000 et 1 million d’euros » permettrait de faire cesser les fuites. Mais le fonds d’investissement a contacté les autorités. Et Football Leaks a visiblement décidé d’ouvrir les vannes.

Stéphanie Gibaud )- “Journalists, Whistleblowers and Defenders of the Right to Information”

Stéphanie Gibaud, lanceuse d’alerte, nous donne son avis sur la directive européenne visant à protéger d’avantage les lanceurs d’alerte. 16/04/2019Stéphanie GIBAUD, membre du jury de cette deuxième édition des “Journalists, Whistleblowers and Defenders of the Right to Information”.Prix qui a pour but de mettre en lumière des lanceurs d’alerte ou journalistes, trop souvent oubliés et délaissés des institutions et gouvernements qui pourtant votent des lois visant à protéger les journalistes et les lanceurs d’alerte.cette année ont été récompensés :Julian ASSANGE, fondateur de WikiLeaks. Rui PINTO, lanceur d’alerte portugais- les Football Leaks. Yasmine MOTARJEMI lanceuse d’alerte à propos de la sécurité alimentaire chez Nestlé.

Pubblicato da Lanceur d'alerte. su Giovedì 18 aprile 2019

Deux ans après une première salve de révélations qui avaient mis en cause plusieurs stars internationales, Mediapart et ses partenaires du réseau EIC reviennent avec une nouvelle masse de documents inédits, la plus grande fuite de l’histoire du journalisme. Fraude, racisme, dopage, achat de matches, exploitation des mineurs, corruption étatique, espionnage, impunité des dirigeants et des clubs…
C’est pire que la saison 1.

Football Leaks: «Mes données ont le même potentiel que les Panama Papers»

FOOTBALL LEAKS, SAISON 2

1 FÉVRIER 2019

Dans une interview exclusive à Mediapart et l’EIC, Rui Pinto, le lanceur d’alerte des Football Leaks arrêté en Hongrie, révèle que ses disques durs contiennent 6 téraoctets de documents inédits qui ne se limitent pas au football. Rui Pinto conteste son extradition et le transfert au Portugal de ses données, qui concernent notamment les îles Caïmans, l’un des pires paradis fiscaux de la planète.

C’est une porte massive dans le centre-ville de Budapest. À l’intérieur, un escalier sombre et glacial mène à une grille métallique qui barre l’accès au deuxième étage. Rui Pinto, la source des Football Leaks, nous invite à entrer dans son appartement. C’est depuis ce tout petit deux pièces que ce Portugais âgé de 30 ans a fait trembler le monde du football, sous le pseudonyme de « John ».

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Le 17 janvier, Rui Pinto a été placé en garde à vue puis en résidence surveillée à la demande de la justice portugaise, qui le soupçonne de vol de données et de « tentative d’extorsion »« Voici mon nouvel ami », sourit le jeune homme en montrant le bracelet électronique accroché à sa cheville. Il se bat pour tenter de contester son extradition vers le Portugal, où il risque la prison. 

À partir du printemps 2016, ce lanceur d’alerte a fourni plus de 70 millions de documents confidentiels, soit 4 téraoctets de données, à notre partenaire Der Spiegel, qui les a partagés avec Mediapart et les autres membres du réseau EIC. C’est la plus grosse fuite de l’histoire du journalisme. Les documents ont permis une vague de révélations fracassantes sur la face noire du foot business, et ont provoqué l’ouverture de plusieurs enquêtes judiciaires dans plusieurs pays européens, dont la France.

Balcon arrière devant sa porte d’entrée à l’étage supérieur, Rui Pinto dans son appartement de Budapest. Il y vit actuellement en résidence surveillée. A son pied, il porte une menotte électronique et dans son salon, il y a un autre appareil de surveillance derrière la télévision. C’est “John”, l’informateur de Football Leaks. Budapest, Hongrie

Mediapart, Der Spiegel et la chaîne de télévision allemande NDR ont pu rencontrer Rui Pinto à Budapest pendant deux jours, pour sa première interview depuis son arrestation. Le lanceur d’alerte nous révèle que ses documents ne se limitent pas à l’univers du football.

Dans les disques durs saisis à son domicile par la police hongroise, il y avait 10 téraoctets de données, dont 6 téraoctets qui n’ont pas été transmis aux médias membres de l’EIC. Dans cette énorme masse de documents inédits figurent notamment des révélations sur des sociétés offshore et des comptes bancaires aux îles Caïmans, l’un des pires paradis fiscaux de la planète. « Ces données ont un potentiel similaire à celles des Panama Papers », confie John.

Ces disques durs et leur précieux contenu sont aujourd’hui au cœur du bras de fer judiciaire entre Rui Pinto et son pays. Le Portugal réclame à la Hongrie l’ensemble des documents saisis. Rui Pinto conteste à la fois son extradition et la remise de ses données. Il craint qu’elles ne soient utilisées contre lui, et doute de la volonté du Portugal de les exploiter pour ouvrir des enquêtes fiscales et judiciaires. 

Le lanceur d’alerte compte désormais sur le parquet national financier (PNF) français, à qui il souhaite remettre l’intégralité des données, afin qu’elles soient partagées avec d’autres procureurs européens par le truchement de l’organisation Eurojust. La Belgique et la Suisse ont déjà confirmé leur intérêt. Mais aussi les États-Unis, dans le cadre de l’enquête pour viol qui vise Cristiano Ronaldo.

M. Pinto, êtes-vous un hacker ?

Rui Pinto : Je ne me considère pas comme un hacker, mais comme un citoyen qui a agi pour l’intérêt public. Mon seul objectif était de révéler les actes illicites qui affectent le football.

Pouvez-vous nous dire comment vous avez obtenu plus de 70 millions de documents confidentiels et dans certains cas, extrêmement sensibles, concernant le business du football ?

J’ai initié un mouvement spontané de révélations sur l’industrie du football. Mais je ne suis pas seul impliqué dans ce projet. Au fil du temps, il y a eu de plus en plus de nouvelles sources qui ont partagé leurs données avec moi, et la base de données a grossi. Ça veut dire que j’étais loin d’être le seul à être préoccupé par ce sujet.

Vous avez été arrêté sur la base d’un mandat d’arrêt européen émis par un procureur portugais qui vous accuse de vol de données, notamment issues du club Sporting Lisbonne, et d’avoir publié des courriels confidentiels en 2015. Qu’avez-vous à dire à ce sujet ?

Je suis prêt à m’expliquer sur ce point devant les autorités judiciaires, mais je conteste cette description des faits.

Vous êtes également accusé par la justice portugaise d’avoir utilisé ces données pour tenter de faire chanter la société Doyen Sports à l’automne 2015.

Si j’ai contacté Doyen, c’était uniquement pour avoir la confirmation qu’ils avaient mal agi. Je voulais savoir combien ils étaient prêts à payer pour éviter que les révélations soient publiées.

Mais cela ressemble à du chantage.

Non, je voulais simplement savoir à quel point ces documents et ces informations étaient importants pour Doyen. Je pensais pouvoir le découvrir en apprenant combien Doyen était prêt à payer en échange de mon silence. Je n’ai jamais eu l’intention de prendre leur argent. Je voulais seulement dévoiler les pratiques de Doyen.

Vous avez même mandaté un avocat, qui était censé négocier un accord amiable. Il a rencontré le directeur général de Doyen, Nelio Lucas.

Je voulais voir combien ils lui offriraient. Pendant qu’il négociait, j’ai continué à lire les documents, et je me suis dit que si je leur permettais de m’acheter, je ne vaudrais pas mieux que les gens de ce business. Alors j’ai écrit à Doyen et je leur ai dit de garder leur argent. Pas un centime n’a été payé. Ce que j’ai fait était très naïf. Aujourd’hui, avec le recul, je le regrette. Mais je démens avoir commis une infraction pénale.

Les enquêteurs portugais vous soupçonneraient également d’avoir fourni au FC Porto des courriels issus de leur grand rival, le Benfica Lisbonne. La publication de ces documents, qui incriminent gravement le Benfica, a fait scandale au Portugal. Êtes-vous mêlé à cela ? 

Je n’ai vu aucune déclaration officielle des autorités établissant un lien quelconque entre moi et le scandale du Benfica. Un magazine a publié un article à ce sujet à l’automne dernier. Cela a changé ma vie. Ma photo était sur la « une » des journaux dans tout le pays. Mon compte Facebook et mon adresse e-mail ont été inondés de menaces de mort. 

Avez-vous déjà gagné de l’argent grâce aux informations confidentielles que vous avez obtenues sur l’industrie du football ?

Pour vous donner une réponse claire : non, jamais.

Avez-vous reçu des offres pour vendre vos données ?

Plusieurs. Une fois, j’ai reçu un courriel anonyme dans lequel on m’offrait plus d’un demi-million d’euros. J’ai refusé toutes ces propositions.

L’avocat qui a négocié avec Doyen en votre nom en 2015 vous avait déjà représenté dans un litige avec la Caledonian Bank, basée aux îles Caïmans. Les médias portugais rapportent que vous avez volé 300 000 dollars à cette banque. Est-ce vrai ?

Ce n’est pas la véritable histoire. 

Alors, quelle est la véritable histoire ? 

Je ne suis pas autorisé à en parler en détail parce que j’ai signé un accord de confidentialité avec la banque. Une chose est sûre : si j’avais commis une infraction pénale, la banque m’aurait poursuivi en justice. L’affaire n’a jamais été renvoyée devant un tribunal et mon casier judiciaire est vierge à ce jour, au Portugal et dans tous les autres pays du monde.

Pourquoi avez-vous eu ce litige avec la Caledonian Bank ?

À l’époque, les banques portugaises étaient en faillite. Avec la crise économique, les gens ont perdu leurs moyens de subsistance du jour au lendemain. Dans le même temps, de plus en plus d’argent s’échappait d’Europe. Il était évident qu’il y avait un problème. Je voulais examiner ce phénomène de plus près et comprendre le système offshore.

Qu’avez-vous trouvé ? 

Des exemples précis sur la façon dont certains transfèrent d’énormes sommes d’argent en dehors du pays pour les envoyer dans des paradis fiscaux. En voyant cela, j’ai ressenti un sentiment d’injustice de plus en plus fort.

Ce type de données pourraient être très intéressantes pour les autorités fiscales. 

Je sais. C’est la raison pour laquelle je les ai conservées. Ces données ont un potentiel similaire à celles des Panama Papers. Elles montrent comment les îles Caïmans ont été utilisées à grande échelle pour pratiquer le blanchiment d’argent et l’évasion fiscale.

Qu’adviendra-t-il de ces données ?

Je voudrais les partager avec des autorités fiscales et judiciaires. Ces documents révèlent comment des hommes de paille et des banquiers facilitent la fraude fiscale.

Les opposants à Football Leaks affirment que vos documents ne doivent pas être utilisés car ils ont été obtenus par des moyens illégaux.

D’autres affirment que les données ont été manipulées, falsifiées ou sorties de leur contexte. Ils prétendent que par conséquent, les données ne peuvent pas être admises comme preuves devant un tribunal. Je pense que c’est absurde. Les documents sont authentiques, c’est tout ce qui compte.

Quand vous avez obtenu les données, aviez-vous un agenda ou des cibles particulières ? 

J’ai recherché qui étaient les principaux protagonistes de cette industrie du football malhonnête, quels agents et consultants étaient le plus souvent impliqués dans des transactions tordues. Je voulais révéler ces faits.

«Football Leaks a montré qu’il ne visait personne en particulier»

“Football Leaks” : la justice hongroise ordonne l’extradition du hacker Rui Pinto
le 05/03/2019

En France, certains supporters du PSG ont estimé que les Football Leaks visaient trop le PSG, et pas assez les autres clubs. Qu’en pensez-vous ?

J’ai vu ces réactions sur les réseaux sociaux, mais c’est absurde. Je n’ai visé ni un club, ni une fédération, ni un pays en particulier. Si j’ai des données d’intérêt public sur un club, pourquoi devrais-je m’interdire de les partager avec les médias ?

Lors de la première saison des Football Leaks, vous avez notamment obtenu beaucoup de documents sur Cristiano Ronaldo. Pourquoi lui ?

Ronaldo est mon joueur préféré, je le considère comme le joueur de football le plus complet de l’histoire. Mais son comportement en dehors du terrain doit être jugé de manière totalement différente en matière de droit pénal. Les données des Football Leaks ont apporté des révélations majeures à son sujet. Je me fiche de savoir si mon joueur préféré ou mon club préféré sont mis en cause. Football Leaksa montré qu’il ne visait personne en particulier.

Voyez-vous une différence entre un lanceur d’alerte et un pirate informatique ?

Je ne me considère pas comme un hacker, mais comme un utilisateur normal des outils informatiques. Et je ne pense pas qu’il n’y a aucune différence entre un individu qui dévoile des documents obtenus à l’intérieur de son entreprise et un autre qui obtient ses documents de l’extérieur. Dans les deux cas, il s’agit de lanceurs d’alerte qui dénoncent des faits graves qui seraient restés secrets : manquements à l’éthique, actes répréhensibles et délits pénaux. Dans le meilleur des cas, ces lanceurs d’alerte parviennent à lancer un débat public et provoquent l’ouverture d’enquêtes par les autorités.

Avez-vous déjà eu le sentiment de faire quelque chose d’illégal ?

Non, pas à ce jour. Le parlement européen, les médias européens et de nombreuses autorités d’enquête ont examiné mes données. Je suis convaincu que j’ai fait ce qui était juste.

Avez-vous eu des doutes ? 

Oui. J’ai été souvent déçu du résultat, et particulier au sujet de la façon dont ont travaillé certaines autorités d’enquête. Prenons l’évasion fiscale systématique dans l’industrie du football en Espagne. Les enquêteurs espagnols se sont satisfaits du fait de récupérer quelques millions d’impôts évadés auprès des joueurs, mais ils ne se sont pas intéressés à la racine du mal. Les agents, les avocats et les banquiers n’ont pas été inquiétés. Ce sont pourtant eux qui tirent les ficelles et qui ont mis en place les schémas de fraude.

Comment avez-vous réagi ? 

J’ai continué. Je voulais augmenter la pression sur les autorités et susciter une prise de conscience citoyenne. Je pensais qu’à un moment donné, quelque chose devrait changer.

Vous avez dit un jour que vos modèles étaient Edward Snowden et Antoine Deltour, d’illustres lanceurs d’alerte. Vous comparez-vous à eux ? 

Je ne souhaite pas me comparer à eux. Je n’ai pas fait tout cela pour mon ego, je n’ai pas besoin d’être connu. Je n’ai jamais cherché à devenir le plus grand lanceur d’alerte du monde, mais à dénoncer le plus grand nombre possible d’actes répréhensibles.

Entretien avec Rui Pinto dans son appartement. (Présents : Michael Wultzinger, éditeur de Spiegel, Yann Philippin, Rafael Buschmann, éditeur de Spiegel, Hendrik Maaßen). Rui Pinto dans son appartement de Budapest. Il est actuellement assigné à résidence. Sur son pied, il porte une menotte électronique et dans son salon, il y a un autre dispositif de surveillance derrière la télévision. C’est “John”, l’informateur de Football Leaks. Budapest, Hongrie

On sait peu de choses sur vous. Où avez-vous grandi au Portugal ? 

Je viens de Vila Nova de Gaia, une ville sur l’Atlantique, tout près de Porto.

Que font vos parents dans la vie ? 

Mon père est retraité. Il a été créateur de chaussures pendant plus de 30 ans et a beaucoup voyagé en Europe. Ma mère restait à la maison. Elle est morte d’un cancer quand j’avais onze ans. Ce fut une période difficile pour moi.

Étiez-vous bon élève ?

J’avais une longueur d’avance sur les autres enfants, car je savais déjà lire et écrire à l’âge de quatre ans.

Qui vous a appris à lire ? 

Je l’ai appris moi-même, en regardant des matchs de football. J’ai regardé beaucoup de matchs et j’ai toujours dessiné les maillots et les scènes des matchs. À un moment donné, j’ai commencé à écrire les mots que le commentateur avait prononcés. Qui avait marqué, le score final et le déroulement du jeu.

Comment vos parents ont-ils réagi ?

Tout le monde a été surpris. Mon père n’était pas particulièrement content. Il m’a dit que je ne devrais pas regarder le football de façon aussi fanatique, car cela finirait par détruire ma vie. 

Étiez-vous bon à l’école ?

Ça allait. J’étais très bon en histoire. Les mathématiques, la chimie et la physique, en revanche, ont été un désastre. 

Avez-vous apprécié vos années d’école ?

Oui. Je jouais beaucoup au football et je faisais partie de l’équipe de futsal de mon école. De plus, j’étais très populaire parce que j’étais un peu rebelle. J’avais souvent de longues discussions avec les enseignants lorsque je me rendais compte qu’ils n’étaient pas sûrs de certaines choses. Parfois, ces discussions allaient trop loin, parce que j’ai du mal à savoir quand je dois m’arrêter.

Vous avez ensuite étudié l’histoire à l’université. D’où vient cet intérêt ?

Si vous voulez vous comprendre vous-même, comprendre le monde et votre pays, il faut étudier l’histoire. Parce que les êtres humains font toujours les mêmes erreurs. Toujours.

Vous n’avez jamais obtenu votre diplôme d’histoire. Pourquoi ?

Quand j’étais à l’université, ma relation avec le Portugal a changé. Beaucoup de mes amis ont quitté le pays, car ils n’y voyaient plus la moindre perspective à cause de la crise économique. Des hommes politiques et des entrepreneurs avides ont ruiné un pays autrefois prospère.

Comment avez-vous géré la situation ?

J’ai d’abord fait un semestre Erasmus à Budapest, puis après être retourné un an au Portugal, je m’y suis installé. J’aime cette ville. La lumière, le Danube, les châteaux et les ponts. Je voudrais rester ici pour toujours. J’ai découvert qu’il y avait un secteur d’activité ici pour moi. Mon père était très intéressé par le commerce des antiquités, et moi aussi. Il y a beaucoup de trésors en Europe de l’Est.

Vous voulez dire des vieux livres ?

Et des affiches. On peut en trouver ici à des prix très bas, un ou deux euros, alors qu’ils peuvent parfois être revendus à 150 euros, voire plus. J’ai gagné ma vie en aidant mon père dans cette activité de négoce d’antiquités. 

Qu’est-ce qui vous a donné l’idée à l’automne 2015 de lancer votre site web Football Leaks ?

Je suis fan de football depuis que je suis enfant et je me suis déjà rendu compte qu’à la suite de l’arrêt Bosman [qui a libéralisé les transferts de joueurs en Europe en 1995 – ndlr], le football évoluait dans la mauvaise direction. Les meilleurs jeunes joueurs étaient transférés de plus en plus tôt dans les plus grosses ligues et les meilleurs clubs. Les compétitions sont devenues dominées par une poignée de très gros clubs. Ce qui a déclenché mon envie de lancer le projet Football Leaks, c’est le scandale de la FIFA en 2015, ainsi que les irrégularités que j’ai constatées dans de nombreux transferts au Portugal, et le fait que de plus en plus de fonds d’investissement comme Doyen entraient sur le marché et achetaient les droits économiques de joueurs [c’est la TPO, interdite en 2015 – lire ici]. J’ai alors commencé à collecter des données.

  • La chronologie des Football Leaks

Comment avez-vous acquis votre savoir-faire technique ? Avez-vous étudié l’informatique ?

Jamais.

Comment avez-vous vérifié les données ?

J’ai lu. J’ai beaucoup lu. Chaque jour, je passais des heures assis devant les documents et je les analysais. Plus je lisais, plus j’étais choqué.

À propos de quoi ?

De nombreux documents concernaient l’utilisation de sociétés offshore, la façon dont des agents sportifs se cachaient derrière des hommes de paille pour pratiquer l’évasion fiscale à grande échelle.

Quand avez-vous réalisé que vous vous faisiez des ennemis ? 

La société Doyen a mis des enquêteurs privés à mes trousses. Une puissante association de clubs a fait la même chose. Il y a eu aussi cette jeune femme qui m’a abordé lors d’une fête. Elle a flirté avec moi, mais j’ai remarqué que quelque chose n’allait pas. Elle m’a demandé mon numéro et je le lui ai donné. Je voulais voir ce qu’elle préparait.

Était-elle aussi une détective privé ?

Non, elle était journaliste pour un tabloïd anglophone à grand tirage. Mais je ne l’ai découvert que plusieurs semaines plus tard, lorsque j’ai reçu un SMS : « Hé, nous savons que vous êtes le gars de Football Leaks. Je travaille pour un cabinet d’avocats. Nous sommes intéressés par vos documents. » Elle voulait me tromper.

«Les enquêteurs français m’ont semblé très déterminés et professionnels»

Pourquoi a-t-il fallu si longtemps à la police pour vous retrouver ?

Bonne question. J’ai toujours eu un appartement à Budapest. J’ai vécu une vie complètement normale ici.

Lors de nos précédentes rencontres [avec le journaliste du Spiegel Rafael Buschmann, lorsque Rui Pinto était anonyme], vous nous aviez dit que vous changiez de lieu tous les deux jours.

J’ai beaucoup voyagé, oui. Mais avec ma carte d’identité. Je ne me suis pas caché.

Dans son salon, Rui Pinto dans son appartement de Budapest.
Dans son salon, Rui Pinto dans son appartement de Budapest. Il est actuellement assigné à résidence. Sur son pied, il porte une menotte électronique et dans son salon, il y a un autre dispositif de surveillance derrière la télévision. C’est “John”, l’informateur de Football Leaks. Budapest, Hongrie

Vous avez une petite amie hongroise. Que lui avez-vous dit quand vous avez été arrêté ? 

Garder le secret sur tout cela était usant. Ma petite amie s’est rendu compte qu’il y avait quelque chose de louche, mais je suis resté très vague. Je voulais la protéger. Quand j’ai été arrêté, elle a failli devenir folle. Mais elle m’est restée fidèle et m’aide à traverser ces épreuves.

Comment et où avez-vous été arrêté à Budapest ?

C’était en début de soirée, le 16 janvier. Je revenais d’un supermarché avec mon père, qui était venu me rendre visite avec ma belle-mère. Lorsque nous avons tourné au coin de la rue où se trouve mon appartement, deux policiers en civil se sont approchés de moi. Ils ont vérifié ma carte d’identité et j’ai dû vider mes poches et mon sac à dos. Ensuite, ils m’ont montré le mandat d’arrêt européen, uniquement en hongrois, et m’ont menotté.

Les policiers ont-ils fouillé votre appartement ? 

Ils n’avaient pas de mandat de perquisition. Ils ont pourtant utilisé ma clé pour accéder à l’appartement. Ma belle-mère a été choquée lorsque, tout à coup, elle s’est retrouvée face à neuf policiers dans la cuisine. Ils m’ont dit de préparer mes affaires. L’un d’eux m’a dit : « Vous ne reviendrez jamais ici. »

Avez-vous pu contacter un avocat lors de votre garde à vue ?

Ils m’ont interdit de le faire. J’ai dit au revoir à mes parents et leur ai dit que tout irait bien. Ensuite, ils m’ont emmené dans un commissariat. J’étais enfermé dans une cellule pour deux. La nuit, un garde venait toutes les demi-heures, allumait et éteignait la lumière au-dessus de ma couchette. Il le faisait seulement avec moi.

Combien de temps êtes-vous resté dans cette cellule ? 

Deux nuits. Ensuite, j’ai été conduit à l’audience, au cours de laquelle le juge a décidé mon placement en résidence surveillée.

La police hongroise a-t-elle saisi des objets dans votre appartement ?

Mon ordinateur, une dizaine de disques durs, trois téléphones portables et quelques autres appareils électroniques.

Ces données sont-elles d’intérêt public ? Pourraient-elles mettre au jour des infractions pénales ?

Oui, définitivement.

Ces disques durs sont-ils cryptés ?

Je ne souhaite pas répondre à cette question.

Quel est le volume des données qui ont été saisies ? 

Dix téraoctets, dont environ six que je n’ai pas encore transmis.

Est-ce que vous ou d’autres membres du projet Football Leaksdétenez une copie de ces données ?

Je ne peux pas répondre à cette question non plus. 

Les autorités portugaises réclament à la Hongrie votre extradition et la transmission de vos données. Que pensez-vous qu’il adviendra de ces données si la justice portugaise parvient à les récupérer ? 

Les Hongrois ne devraient absolument pas leur remettre ces disques durs, car le mandat d’arrêt ne couvre que des allégations remontant à 2015. Je pense que les Portugais veulent mettre la main sur l’ensemble de mes données afin de préparer d’autres poursuites contre moi. 

Qu’espérez-vous aujourd’hui ?

J’espère que des procureurs à travers l’Europe se réuniront et démontreront aux autorités hongroises et portugaises que mes informations présentent un intérêt public majeur, et qu’ils ont besoin de ces documents pour mener leurs enquêtes et poursuivre des délits pénaux, qui sont bien plus graves que le fait de lancer l’alerte.

Avec quelles autorités avez-vous déjà été en contact ? 

Il y en a eu plusieurs. Je sais que mon avocat français, William Bourdon, est en contact avec des procureurs suisses et belges. Mais jusqu’à présent, je n’ai rencontré que les enquêteurs français [du parquet national financier, PNF – ndlr]

Quand la première rencontre a-t-elle eu lieu ?

Fin 2018 à Paris. 

Avez-vous révélé votre identité au parquet national financier ? 

Oui. Je leur ai dit que j’étais John. 

Avez-vous remis des documents au parquet national financier ?

La seule chose que je peux dire, c’est que je coopère avec eux.

Qu’en est-il de l’enquête ouverte aux États-Unis contre Cristiano Ronaldo, accusé de viol par une Américaine, ce qu’il nie ?

Je sais qu’une enquête pénale a été ouverte, mais je ne souhaite pas faire de commentaires.

Avez-vous été contacté par les autorités américaines ?

Oui.

Avez-vous partagé des documents dans le cadre de cette enquête américaine visant Cristiano Ronaldo ?

L’enquête est en cours, je préfère ne pas commenter. 

Des autorités fiscales ou judiciaires vous ont-elles déjà contacté après les premières révélations de Football Leaks en décembre 2016 ?

J’ai reçu quelques courriels d’administrations fiscales, dont l’un en provenance de Munich, en Allemagne.

Comment avez-vous réagi à l’époque ?

Certains de ces enquêteurs ont été assez maladroits. Les enquêteurs financiers anglais m’ont demandé dès le premier contact de fournir mon nom et mon lieu de résidence. C’est un peu dingue quand on contacte un lanceur d’alerte qui souhaite rester anonyme. Naturellement, je n’ai pas répondu. À cette époque, je n’avais pas d’avocat. J’avais besoin de temps afin d’élaborer une stratégie qui garantirait ma protection. Mais déjà à cette époque, c’est la demande de coopération française qui était la plus crédible. 

Pourquoi ?

Les Français m’ont semblé très déterminés et professionnels. Ils m’ont clairement dit qu’ils souhaitaient sérieusement engager des poursuites dans des affaires de corruption, de blanchiment et d’évasion fiscale dans le football. J’ai eu le sentiment que je pouvais leur faire confiance, et j’avais besoin d’un partenaire fort. Les enquêteurs français peuvent lancer des enquêtes via Eurojust. Je peux partager mes données avec eux et ils peuvent ensuite les transmettre à d’autres. Il me semble qu’Eurojust permet aux autorités judiciaires européennes de coordonner leurs actions. Un seul point de contact suffit. Si d’autres pays veulent sérieusement mener des enquêtes, ils pourront s’adresser à la France. Et ils pourront compter sur moi.

Après les révélations de Football Leaks, les instances du football ont-elles déjà tenté de vous contacter ?

Ni la FIFA ni l’UEFA n’ont contacté Football Leaks. C’est frustrant. Dans les interviews que j’ai accordées sous le pseudonyme « John », j’ai dit à plusieurs reprises que s’ils me contactaient en vue de faire la lumière sur certains faits, je transmettrais des documents. Mais je n’ai jamais reçu la moindre demande.

Pourquoi vous opposez-vous à votre extradition vers votre pays d’origine ?

Je suis à peu près sûr de ne pas bénéficier d’un procès équitable au Portugal. La justice portugaise n’est pas totalement indépendante ; vous vous heurtez à de nombreux intérêts cachés. Bien sûr, il y a des procureurs et des juges qui font sérieusement leur travail. Mais cette mafia du football est partout. Ils veulent faire passer un message, montrer que personne n’a intérêt à s’opposer à eux. 

Avez-vous peur de vous retrouver en prison au Portugal ?

Je suis nerveux parce que je suis la cible d’attaques, notamment de la part des fans du Benfica Lisbonne. Depuis l’automne dernier, je reçois de nombreuses menaces de mort sur Facebook. J’ai montré ces menaces aux enquêteurs français, et ils ont estimé qu’elles devaient être prises au sérieux. Je crains que si je mets les pieds dans une prison portugaise, en particulier à Lisbonne, je n’en sortirai pas vivant. 



Mediapart
– Ajoutée le 2 nov. 2018
[#FootballLeaks, saison 2 ⚽ ]. Gagner au foot c’est plus simple quand on a de l’argent à gogo. Mediapart et le réseau d’investigation européen EIC révèlent comment le Qatar finance à fonds perdus le PSG. Un dopage à coup de billets.

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